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Une douleur peut en cacher une autre.

A six ans :


- Qu’est-ce que tu veux faire Jeanne quand tu seras grande, demande l’institutrice ?

- Je ne sais pas. Euh si...Intelligente !

- Ce n’est pas un métier ça, Jeanne !

- Ah ?


A quinze ans :


Mais elle est idiote, cette fille !

Vous avez pensé à la mettre dans une institution spécialisée ?

Mais qu’est-ce qu’on va faire d’elle?


A trente ans :


Jeanne est sortie du chemin de l’école.


Son envie ?

Apprendre.


Son sujet du moment ?

La mythologie.


Il lui manque un livre, un !

Son ami lui a dit qu’elle pourrait le trouver à la librairie Gibert.


LIBRAIRIE GIBERT, DIJON. 15 H30.


Essoufflée, elle monte les dernières marches du quatrième étage de la libraire. C’est là, tout en haut, près du ciel, qu’ils ont logé les livres universitaires. Sans doute pour une question de prestige !


Devant l’étendue des rayons, il lui faut de l’aide. Dans l’allée, elle découvre un homme-corbeau.


Il a le visage blafard et des cheveux noirs ébouriffés. Il est habillé d’un vieux pull vert, élimé aux manches et d’un pantalon en velours caramel. Il range religieusement ses livres :


- S’il vous plaît, je cherche le livre « Mythe et psychanalyse, du professeur Martin. »

- Ah oui, il est là-bas... C’est pour une thèse ?

- Euh non... C’est juste parce que j’ai envie de le lire.

- Ah ?... Mais vous vous y connaissez dans le domaine ?

- Un peu...

- Vous faites quoi comme études ?

- Aucune.


Le type la regarde de la tête aux pieds avec mépris et lui dit d’un air suffisant :


- Oubliez ! Vous n’allez rien comprendre. Allez plutôt au deuxième étage. Il y a des ouvrages très bien faits pour les gens comme vous !


« Des gens comme moi ? » répète Jeanne sous le choc !


Retour brutal, 15 ans en arrière :


Débile !

Idiote !

Tu ne comprends vraiment rien.

Mais qu’est-ce qu’on va faire de toi ?


Sa gorge se noue.

Elle a envie de pleurer.

Jamais elle n’aurait dû venir, ici. Elle le savait !

Ici, c’est pour les gens intelligents, pas pour les idiotes comme elle !


Malaise...


Elle s’enfuit.


Courir et ne plus s’arrêter.

Surtout ne pas se retourner !


Dans sa course, elle bouscule quelques passants.



Tandis que la pluie s’abat sur la ville, elle déverse toutes les larmes de son corps.

Une douleur envahit sa poitrine.

Rue Jeannin, elle fait une pause, elle n’en peut plus.


Elle tremble.

La pluie dégouline sur son visage ravagé par la honte.

Son rimmel coule.

Ses cheveux, telles des lianes poisseuses, se collent sur ses joues.


Ses jambes vont chanceler d’un moment à l’autre.

L’air lui manque.

Elle ouvre la bouche en espérant en ingurgiter davantage.


Son cœur bat vite, beaucoup trop vite.


Les visages qui la croisent la regardent, terrifiés. Les gens s’écartent d’elle comme s’ils évitaient la lèpre. Elle les trouve difformes, leurs traits sont exagérés.


Asphyxie.

Elle étouffe.

Si ça continue, elle va crever comme un chien sur le trottoir.


Le bruit de la ville l’agresse.

C’est infernal.


La rue tangue.

Ella va tomber, elle le sent.

Elle a le mal de terre.

Elle se tient à un réverbère sur le trottoir.

Son corps entier est pris de spasmes.


- Aidez-moi !


Mais aucun son ne sort de sa bouche.


Un fourmillement diffus au creux de son ventre lui laisse penser qu’une créature est en train de bouffer ses viscères.

Ses mains se contractent, se tétanisent.


Va-t-elle mourir ?


Non, pas encore. Elle rend une substance dégueulasse dans le caniveau. C’est normal, elle vomit tout son être.


Elle se dit que ce dégueulis puant est le reflet de ce qu’elle est !


Une femme à l’imper rose fuchsia, brune, jolie, se penche sur elle, visiblement inquiète. Jeanne reconnais son parfum. Chanel n°5. Il tranche sévèrement avec l’odeur infecte qui lui colle à la peau. Elle lui demande doucement:


- Excusez-moi, puis-je vous aider ?


Elle croise son regard.

Elle a si mal ; elle est si belle !


Jeanne hurle ses maux comme des coups de griffes :


- Foutez-moi la paix, vous m’entendez ? Foutez-moi la paix! Dégagez !


Quelques passants la regardent, effarés. Jeanne, au bord du gouffre, humiliée, vocifère toutes sortes d’obscénités.



Elle les entend chuchoter : « Elle est folle, elle est complètement malade ». Un type sur la gauche suppose qu’elle doit faire partie du squat de la gare. Il ajoute qu’il faut appeler le SAMU ou les services sociaux.


- « Ne m’approchez pas où je vous tue ! »


Son corps entier n’est que douleur. Dans sa tête, c’est un combat... Elle supplie, elle insulte, elle se débat :


« Aidez-moi mon Dieu. »

« Dégagez ! »

« J’ai besoin d’aide, pitié ».

« Foutez-moi la paix ! »


Elle n’en peut plus.

Elle reprend son souffle.

Elle doit s’en aller, se sauver, se cacher.


Dans sa hâte, elle renverse la jolie femme. Elle s’en veut quelques secondes mais le temps n’est pas aux regrets.


Au bout de dix minutes de course infernale, elle arrive enfin devant la porte bleue de l’immeuble où elle réside. Elle pousse avec beaucoup de difficulté cette énorme masse de bois.


Soulagement !


À la hâte, elle monte les escaliers. Chaque marche gravie atténue sa peur. Enfin le pallier du troisième étage ! Porte N°5 en lettres dorées : Elle est chez elle. Enfin presque...


Le souffle court, elle halète comme une bête.


Sur le palier, elle cherche son trousseau de clefs au fond de son sac. Exercice compliqué puisque qu’elle fait partie de ces femmes pour qui le rangement d’un sac est une idée complètement incompréhensible !


C’est le bordel !

Elle n’y voit rien.

Il faudrait qu’elle arrête un instant de pleurer, elle y verrait plus clair, c’est évident !


Trempée jusqu’aux os, elle grelotte.


Une solution : vider son sac sur le sol. Évidemment un tas de trucs échoue sur la moquette rouge délavée.


Où sont ses maudites clefs ?

Il y a un bruit sourd derrière elle.


C’est elle ! Sa voisine d’étage !


Bon sang ! Où sont ses clefs ?


Toujours derrière son œilleton, Lamort l’observe. Elle ouvre sa porte et sort de chez elle en boitant. Depuis qu’elle s’est cassé le col du fémur l’année passée, Madame Lamort marche clopin-clopant.


Elle est toujours là pour la faire chier, la vieille !


Horrifiée, elle la regarde, à quatre pattes, à chercher la clé de son apaisement. D’habitude, elle aurait eu la patience d’être polie avec elle, mais là, franchement, au diable les convenances. Ce n’est pas le bon jour... Dans un effort suprême, elle arrive tout de même à lui balancer un rapide et bref :


- B’jour. Fait pas beau aujourd’hui !


Lamort hausse les épaules. Elle la regarde, l’air navré. Elle ajoute tout de même qu’elle aurait dû emporter un parapluie parce que, maintenant, elle salit la moquette du palier.


Morue !


Jeanne envisage de lui faire livrer dix kilos de poisson pourri. Mais elle ne dit rien.


La vieille capitule et rentre chez elle en bougonnant. C’est certain, Lamort et Jeanne ne rentreront pas aujourd’hui en conversation...Tant mieux !


Victoire ! Elle retrouve enfin ce maudit trousseau ! L’étau qui oppressait sa poitrine se desserre. Elle remet grossièrement ses affaires dans son sac, ouvre la porte de son appartement et s’y engouffre. Elle la repousse avec la nette impression de fermer un abri antiatomique.


Elle est à l’abri.

Le front est loin maintenant.

Elle peut déposer les armes et retourner dans ses livres...Libre !

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