IVG


Julie a pris deux lignes de métro, marché deux kilomètres avant d’arriver dans ce gigantesque hôpital.


Il est 8 heures.


À l’accueil, elle peine à articuler tellement sa gorge est serrée. À peine réussit-elle à dire la raison de sa présence qu’elle sent les larmes lui monter aux yeux.

Elle doit lutter pour ne pas pleurer, pour ne pas flancher. Elle se reprend.


On lui répond sèchement d’attendre dans la salle d’attente, tout au bout du long couloir et qu’on viendra la chercher. Elle s’avance timidement et pénètre enfin dans une pièce rectangulaire très grande. Il n’y a aucune fenêtre. La peinture orangée sur le mur s’écaille.


C’est moche.


Des chaises usées sont disposées les unes à côté des autres sur les quatre côtés. Il y a déjà cinq autres jeunes filles qui attendent. Au bout d’un quart d’heure, d’autres encore sont arrivées. Des regards apeurés se croisent. L’angoisse est palpable. Les mains se tordent, les bouches soufflent et les jambes gigotent. Le temps semble interminable.


Julie est étonnée. Parmi toutes les jeunes filles qui sont là, il y a une femme. Elle doit avoir trente-cinq-quarante ans. Qu’est-ce qu’elle fait là ? « La même chose que toi, conne ! » se sermonne Julie.


Les néons du plafond donnent au visage des jeunes femmes un air grave, malade… Pourtant, elles ne le sont pas. Elles sont juste enceintes.


« Enceinte » : Ce mot, elle le hait. Elle le trouve même très laid pour un état censé apporter la joie.


La première fois qu’elle l’a entendu, c’était il y a deux semaines dans la bouche de la secrétaire médicale qui avait cru bon d’ajouter avec un sourire jusqu’aux oreilles : « Félicitations jeune fille ! »


« Félicitations jeune fille ? »… Voilà comment on se prend un 33 tonnes dans la gueule.


Sur l’instant, l’annonce avait été si violente que Julie n’avait pas réagi. Elle s’était allongée en un seul round avec ce simple mot : Positif !


En sortant de là, ses jambes ne la tenant plus, le souffle coupé, elle dut s’appuyer sur le mur du laboratoire. Une vieille dame s’était même inquiétée, lui demandant si elle avait besoin d’aide.


Oui c’était ça dont elle avait besoin : De l’aide !


Immédiatement elle avait pensé à Guy, le père. Elle avait couru alors jusqu’à la première cabine téléphonique. Elle avait pensé naïvement qu’il serait heureux et qu’il la prendrait sous son aile.


Pendant de toutes petites minutes, elle avait intensément imaginé son bébé dans ses bras.


Guy avait d’abord observé un blanc. Puis, il avait parlé de sa femme. (Tiens donc ? Il n’était pas divorcé finalement ?) Il avait ajouté qu’il ne voulait pas d’enfant avec une gamine et qu’il avait vraiment autre chose à faire. (Peut-être baiser d’autres gamines ?). Il lui avait tout de même conseillé d’aller au planning familial. Là-bas, on prendrait tout en charge. Visiblement, il avait l’habitude.


Fixée sur l’attitude du géniteur, elle dut se rendre à l’évidence, personne ne viendrait l’aider.


Comment allait-elle faire ? En parler à sa famille ? Pas question ! Dans cette famille catholique, l’avortement était considéré comme un crime ! En plus son père venait de mourir d’une crise cardiaque, ce n’était pas vraiment le moment d’en rajouter.

Des amis ? Elle n’en avait pas … Elle les avait tous quittés pour retrouver le salaud qui venait de la planter dans la cabine téléphonique d’une banlieue pourrie.


La vérité est qu’elle n’avait personne à qui parler, ni de bras amicaux pour la serrer. La conclusion était assez facile à trouver : Elle irait donc seule se faire avorter. Après tout, c’est le destin des femmes : « Sois belle, endure et tais-toi. Et si tu penses, pas trop fort s’il te plaît ! »


Voilà comment elle s’est retrouvée là, dans cet hôpital, avec 14 autres filles.


Julie regarde l’heure… Elle aimerait que tout soit fini.

Elle touche son ventre.


Une infirmière pénètre enfin dans la salle d’attente. Sans dire bonjour, elle lance : « Suivez-moi. »


Les filles se lèvent en silence et la suivent. On dirait une procession. Elle les place deux par deux dans des petits endroits exigus qui ressemblent davantage à des boxes à chevaux qu’à des chambres d’hôpital.


Elle donne quelques instructions basiques :


« Déshabillez-vous complètement. Enfilez la blouse, chaussons et bonnet et attendez qu’on vienne vous chercher. »


Julie échange deux-trois mots avec la jeune fille qui est avec elle. Elle a visiblement aussi peur qu’elle. Une fois préparées, elles attendent chacune sur leur lit en silence.

Elles entendent des cris, des pleurs…


Julie remarque que sa voisine a la même attitude, elle a une main posée sur son ventre.


Puis soudain, au bout d’une demi-heure, une infirmière arrive avec un fauteuil roulant. C’est Julie qui doit passer en premier. Elle dit qu’elle peut marcher. L’infirmière lui rétorque que le problème n’est pas là et que, de toute façon, elle sera bien contente qu’après, on la ramène sur ce fauteuil…


…Après !


Elle prend place, elle a froid.

Elle y va…


Arrivée dans la salle d’intervention, elle s’installe sur une table et on lui met les jambes sur des étriers glacés. Personne ne lui adresse la parole. Médecin et infirmières parlent entre eux.


Julie a envie de pleurer. Elle se reprend et se répète : Lutter. Ne pas flancher.

Elle a terriblement honte. C’est la première fois qu’elle montre son intimité à des inconnus. Elle passe une dernière fois la main sur son ventre.


Elle sent qu’on introduit toutes sortes d’instruments dans son vagin. Elle a mal… Très mal. Elle voudrait tout arrêter mais c’est trop tard. On est entrain d’aspirer son bébé.

Elle serre les dents. Mais la douleur est forte, violente, insupportable.


Elle n’en peut plus, les larmes coulent le long de ses joues quand soudain tout devient flou. L’image s’efface, les sons s’étouffent, elle perd connaissance.


Elle arrive alors dans un étrange tunnel. Il y a des gens qui flottent et beaucoup de lumière. L’un d’entre eux lui dit de retourner d’où elle vient.


Soudain, elle sent son visage bouger. On la gifle violemment. Elle revient à elle. La douleur qui déchirait son ventre tout à l’heure a disparu… à moins qu’elle ait atteint un tel niveau de souffrance que la douleur se soit effacée d’elle-même.


Elle ne sait plus du tout où elle est. Tout autour d’elle est blanc.


Elle demande à la femme qui vient de la frapper il y a deux minutes : « Je suis morte ou vivante ? »


L’infirmière ne répond pas à sa question et lui lance sur un ton sadique :

« Ah ! On fait moins la maligne maintenant ? J’espère que vous réfléchirez à deux fois la prochaine fois. Ça vous évitera de revenir ici ! »


Elle met ses deux mains sur son ventre. Elle n’ose pas demander si on va enterrer son fœtus…. Où va-t-il aller ? Que va-t-il devenir ?


Le sang coule entre ses cuisses, son ventre est vide, son cœur est dévasté. Deux infirmières la saisissent en dessous des bras. On dirait une poupée de chiffon.

Quand elle arrive dans la chambre, elle dit à la jeune fille qui la regarde livide : « Ne t’inquiète pas. Tout va bien se passer. »


Elle dormira une heure avant de repartir de là, seule.


Elle parlera une seule fois de son secret… La réaction sera telle qu’elle se taira pendant de longues années.


Le plus incroyable dans cette histoire, c’est que 25 après, Julie pense toujours à ce bébé qu’elle n’aura jamais osé imaginer de peur de ne pas arriver à le tuer.

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