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La mort du corbeau


Pendant des heures, j’ai tapé de mon bec sur son carreau. A côté de son lit, j’ai vu un tas de lettres. Cela m’a touché car ça voulait dire qu’il ne m’avait pas totalement oublié. A force de taper sur sa fenêtre, il est monté.


D’abord, il m’a regardé, puis agacé, il a crié si fort qu’il m’a effrayé. Il est vrai que les corbeaux sont angoissants. Moi-même, j’aurais préféré être transformé en mésange bleue plutôt qu’en corvus noir de jais !


N’aimant pas ses cris, je suis allé me poser sur le fil électrique, juste en face de sa chambre. Je suis restée là, complètement immobile. Je venais enfin de le retrouver ; je n’allais certainement pas le lâcher !


Durant la nuit, plusieurs fois, il s’est levé pour m’observer. Je l’ai vu pousser discrètement son rideau, passer un œil pour vérifier si j’étais toujours là.


Mon cœur, dans ma poitrine d’oiseau, battait la chamade mais je m’efforçais de ne pas bouger. Pourtant je vous assure que je n’avais qu’une envie, c’était de me rapprocher de lui.


Vers midi, il a ouvert sa fenêtre. Il m’a longuement fixé. Son regard était étrange… A la fois inquiet et amusé. J’ai cru qu’il m’avait enfin reconnu. Qu’il avait perçu au fond de mon regard que j’étais celle qui avait partagé sa vie pendant toutes ces années.


Joyeux, j’ai déployé mes longues ailes noires pour m’envoler. Alors que je m’apprêtais à le retrouver, il a saisi sa carabine, m’a mis en joue.


Il a tiré !


La détonation a été si forte qu’on aurait cru qu’un dieu en colère avait fracturé de son pied le ciel tout entier.


J’ai ressenti une douleur violente et brutale. Comme une masse, je suis tombé sur l’herbe mouillée, juste à coté des rosiers.


En plein cœur qu’il avait visé !


A présent, je perds mon sang. Quelques minutes encore et le diable viendra chercher mon âme. Avant de sombrer dans cette nuit infernale, je veux absolument vous raconter tout ce qui s’est passé… Je vais vous révéler comment un soir, en plein désespoir, je suis devenue un vilain corbeau.


Tout a commencé au fort de Marie-sur-mer. Le gardien cherchait un assistant. Ayant envie de quitter la civilisation, j’ai postulé.


Une vie de recluse, dans une forteresse embrassée par la mer,c’était ce qu’il me fallait car j’étais vraiment déprimée. Ce qui est amusant, c’est que je croyais m’enterrer vivante alors qu’en fait, à ses côtés, je m’apprêtais à renaître.


Pourtant, notre histoire a assez mal commencé. Comme je voulais absolument ce poste, j’ai bidouillé mon CV. Dès il m’a vu arriver, il s’est immédiatement douté que je ne connaissais rien au métier.


Je l’ai supplié de me garder. Il m’a alors donné une série d’instructions et d’interdictions en me précisant qu’à la moindre erreur, il me mettrait sur le premier bateau pour un retour direct sur le continent.


Au début, j’en ai vraiment bavé ! Le travail était dur et lui était cinglant ! Pendant des semaines, il m’a testé… Je ne compte pas les fois où je suis allée me coucher complètement lessivée. Et puis un jour, après une ultime épreuve, qui consistait à monter sur un grand mat pour changer un drapeau à plus de cinquante mètres de haut, tout a changé ! L’homme rustre et odieux est devenu passionnant et chaleureux. Il m’a appris à regarder, à observer. Il m’a tout enseigné.


Alors pour le remercier, quand le travail était fini, dès que je pouvais, je lui écrivais des poèmes enflammés. Je voulais que mes mots soient beaux, qu’ils le fassent vibrer, pleurer, se passionner ! Je voulais, il est vrai, un peu l’épater !


Pour y arriver, je plongeais tout au fond de moi.


Je franchissais un à un les cercles infernaux que Dante a décrit dans sa divine comédie. Pour lui, je suis allée à la frontière de la folie pour y cueillir des fleurs de mélancolie. Elles sont d’un rose fané, légèrement parfumées. Ces phrases-là, quand on arrive à poser dessus la musique du cœur, peuvent transporter une âme vers le divin.


Pour lui, je cherchais pendant des heures des mots-passion qui l’emporteraient loin de toute raison.


Quand je finissais un écrit, je me levais de mon lit, j’ouvrais la porte de ma chambre sans faire de bruit et sur la pointe des pieds, j’allais jusqu’à la sienne. Là, je glissais sous sa porte mon poème et j’allais me recoucher.


Le matin, je guettais sa réaction… Je savais si mon écrit lui avait plu à sa façon de me verser mon thé.


S’il avait aimé, il remplissait ma tasse et s’asseyait en face de moi. Ému, il balbutiait quelques mots puis me regardait d’un air ineffable. Je savais alors que je l’avais touché.


En revanche, s’il me donnait une tasse vide et qu’il se servait, je comprenais qu’il n’avait pas aimé. On pouvait alors rester plusieurs jours sans se parler. Puis, une bricole déclenchait une dispute et nous finissions toujours dans les bras l’un de l’autre.


Cette amitié a duré quinze ans. Mais alors que je grandissais à ses côtés, je ne me rendais pas compte qu’il vieillissait.


Un jour, il y a eu le drame…


Un matin, j’appris à la radio qu’une tempête arrivait. De là où je me trouvais, je l’appelais. N’ayant pas de réponse de sa part, je me suis mise à le chercher. Toutes ses affaires avaient disparu.


Je suis alors sortie du phare et là, sur le ponton, je l’ai vu. Il embarquait ! J’ai couru jusqu’à lui et je lui ai dit :


- Qu’est-ce que tu fais ?


- Tu vois bien : Je pars.


- Tu pars ? Tu me laisses seule avec mon cafard ?


- Tu le savais qu’un jour je partirais...


- Oui mais après toutes ces années, j’avais oublié. Ca fait combien de temps qu’on se connaît ?


- Quinze ans...


- A présent, à qui vais-je parler ?


- Quelqu’un viendra me remplacer...


- Va chier !


- Reste polie, s’il te plaît !


- Il ne me plaît pas. Casse-toi !


- Ne pleure pas.


- Je ne pleure pas, je me vide de toi !


On s’est regardé une dernière fois et il est parti.


Les jours ont passé. J’ai travaillé, travaillé… J’ai tenté de l’oublier. Et puis un soir, en allant me coucher, mon regard est tombé sur mon encrier.


Plus de mots enflammés, plus de poèmes à glisser sous la porte !… Cette encre ne servait plus à rien. Il me manquait terriblement. Tous mes souvenirs sont remontés et mon cœur a chaviré !


Dehors, les nuages sombres arrivaient en armée et je crois même que le vent s’est mis à hurler.


Progressivement je suis descendue dans des marécages si sombres, si tristes que même ici je n’ose les évoquer.Seule, coincée au milieu de cette mer agitée, j’aicrié mes pensées sombres. Ma peine abyssale dégueulait de mes yeux en torrents de larmes.


Quand ma peine s’est tarie, c’est la colère qui m’a envahie. Alors, telle une furie, j’ai appelé le diable. Curieusement, il est arrivé sur le champ !


Je lui ai demandé de m’aider à le retrouver. Il m’a tendu l’encrier. Alors qu’il riait à gorge déployée, de désespoir, j’ai avalé l’encre noire.


Le breuvage était abominable. Du feu sortait de ma bouche. Mon corps entier était un brasier. Les douleurs étaient si violentes que je me suis effondrée sur le sol. Alors que je me tordais dans tous les sens, je constatai avec effroi que mes cheveux et mes ongles tombaient.


J’ai cru que j’allais crever. En fait, je me transformais...


J’ai senti ma bouche s’allonger, mon dos se courber. Partout sur mon corps, des plumes poussaient. Elles sortaient des pores de ma peau en fines aiguilles. Puis, comme des fleurs en bouton, elles éclosaient les unes après les autres.Ma vue devenait plus perçante et une force étrange naissait en moi.


J’ai voulu crier mais je n’ai pu que sortir qu’un vilain croassement. C’est là que j’ai compris que j’étais devenu un corbeau. Le diable, adossé contre le mur, me disait qu’il viendrait bientôt me chercher à côté des rosiers. A coté des rosiers ? Quelle étrange idée !


De toute façon, je n’avais plus envie de l’écouter, moi ce que je voulais, c’était m’envoler.


Jamais je n’aurais cru pouvoir y arriver ! J’ai bravé vents et marées. J’ai volé dans la tourmente des vivants, j’ai plané au dessus des océans de pleurs, j’ai même foncé à travers des tourbillons d’ennui. Juste pour le retrouver, cet ami, ce confident, cet homme que j’aimais tant !


Guidée par l’instinct de mon cœur, j’ai réussi ! … Mais alors que j’étais face à lui, sur le rebord de sa fenêtre, non seulement il ne m’a pas reconnu mais il m’a crié dessus !


J’avais cru, naïvement, que quand les sentiments sont puissants, ils parviennent à lever les apparences. Contrairement à Arcas et Callisto, pas de dieu ici pour me sauver. Et puis je venais de pactiser avec un épouvantable diable…


Mon ami adoré n’a vu en moi qu’un vilain corbeau et il a tiré.


Pour moi, pas de corbillard, ce sera les charognards.


Alors que mon sang coule sur les rosiers et que le diable ne va pas tarder à arriver, je suis tout de même rassuré… Je sais qu’un jour il reliera mes lettres passionnées. Les écrits, eux, ne meurent jamais.


Et je continuerai d’exister quelque part dans ses pensées…

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