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Ernest ou Comment naissent les vocations...

Les vocations ne naissent jamais sans raison.


Je vous propose de vous parler de celle d’Ernest. Il était thanatopracteur de métier.


Kesako ?

Pour faire simple, c’est : Croque-mort !


Vous m’accorderez que c’est un métier un peu particulier, surtout quand on sait qu’il le faisait avec un certaine …passion ? … dévotion ?...


A cette question, il m’est difficile de répondre et Ernest ne le pourrait pas non plus puisqu’il est six pieds sous terre.


Une chose est certaine, c’est qu’il a transmis son « goût » de la mort à son petit-fils Mortibus ! D’ailleurs, dans quelques semaines, je vous raconterai pourquoi ce dernier a décidé d’aller casser la gueule au bon dieu


Mais chaque chose en son temps, concentrons-nous sur Ernest…


Pour connaître son histoire, il faut aller à Étretat.


Année ?

1940.


Il avait tout juste sept ans. Un matin, sa mère rentra du village complètement anéantie. « C’est terrible, terrible… Répétait-elle en boucle. L’Oncle Jules est mort à la guerre ! ».


C’était bien la première fois qu’Ernest voyait sa mère aussi accablée. Il n’arrivait pas vraiment à comprendre pourquoi. Oncle Jules était mort, c’est vrai... Mais franchement, ce n’était pas la fin du monde !


Du haut de ses sept ans, Ernest croyait bien connaître la mort. Il y avait très souvent joué dans la cours d’école. Il tuait les copains au moins une fois par jour. Il savait bien qu’il n’y avait rien d’alarmant à ça. C’était même assez fatiguant car à chaque fois qu’il zigouillait le préféré de la maîtresse, ce salaud de Théodore se relevait toujours.


Et puis, la guerre, ce n’était pas aussi terrible que les adultes le laissaient entendre ! Il le savait car il la faisait tous les soirs dans le salon avec ses soldats de plombs. Des batailles, oui, il en avait fièrement mené et beaucoup de ses soldats étaient tombés au combat.


Mais comme tous les enfants, il savait par définition que, quand un soldat tombe, il se relève toujours ! C’est un principe fondamental. Alors franchement, se disait Ernest, qu’est-ce que ça pouvait bien faire que l’Oncle Jules soit mort ? Tout ce cinéma, pour ça ?


En plus, il avait toujours trouvé l’oncle Jules très moche et très grossier. Donc, qu’il soit tué dans les tranchées, finalement c’était bien fait !


Il laissa passer la matinée, espérant que sa mère finirait par se calmer. Mais non, elle continuait à pleurer dans la cuisine en épluchant ses légumes. C'est-à-dire que son frangin, elle, elle l’aimait bien.


Triste de voir sa maman dans cet état, Ernest se dit qu’il fallait faire quelque chose. Sinon son nez se transformerait en grosse patate dégoulinante et ses beaux yeux verts rentreraient tout au fond de son cerveau, comme la fois où son père n’était pas rentré à la maison.


Il se fixa donc une mission : Sauver sa mère de la dépression !


Il arriva dans la cuisine comme si de rien n’était, s’assit à la table juste en face d’elle, posa ses coudes sur celle-ci et planta son menton entre ses mains. Il prit l’air le plus angélique possible:


- Moumaaan….Cet après-midi, tu m’avais promis qu’on irait en haut de la falaise avec Merlin...On y va, t’au plaît ?


La boule de poil releva tête et oreilles en entendant son nom. Quant à sa mère, elle stoppa tout net de pleurer et regarda son fils comme si elle le voyait pour la première fois.


- Ernest ! Comment oses-tu me demander une chose pareille ? Oncle Jules est mort !


- Et alors ?


Simone, furieuse, lui montra l’escalier avec son bras :


- Pour la peine que tu viens de me causer à moi, à Oncle Jules et au Bon Dieu, tu resteras dans ta chambre jusqu’à ce soir ! File ! Je ne veux plus te voir.


Ernest haussa les épaules et souffla un bon coup, exaspéré.Il monta l’escalier en tapant des pieds et se jura que,quand il reverrait l’Oncle Jules, il lui foutrait un bout coup dans les tibias ! « Sale con de mort » lâcha t-il en claquant la porte de sa chambre !


Allongé sur son lit, Ernest pesta un bon moment sur ce « sale con de mort ». Quand soudain des aboiements montèrent jusqu’à ses oreilles : Merlin était sous sa fenêtre. Il lui proposait une balade. Il n’allait quand même pas refuser ! Et puis, Pépé Marcel disait toujours que les bergers belges étaient une race très susceptible ! Alors ...


…Alors il ouvrit sa fenêtre, agrippa l’énorme tronc de la glycine sur le mur et entreprit une descente quelque peu chaotique.


Une fois en bas, les deux pieds sur la terre ferme et quelques égratignures en plus, il caressa la tête du chien qui secouait sa queue comme un éventail.


L’idée de voler ce moment de liberté rendait Ernest fier et intrépide comme jamais. Les cheveux aux vents, la goutte au nez et les joues bien rouges sous l’effet de l’air marin, Ernest et son chien courraient le long de la digue en respirant à pleins poumons.


Ernest adorait la mer.


Le roulement des vagues sur les galets le transportait, le ricanement des mouettes l’amusait, quant au vent qui sifflait dans ses oreilles, il le faisait rêver. Il se disait toujours, qu’un jour, il inventerait un appareil à attraper le vent.


Ernest et Merlin étaient tout simplement heureux. Ce chien, c’était le frère qu’il n’avait jamais eu.


Ils entreprirent l’ascension de la falaise par un tout petit escalier qui avait été construit par les pécheurs. Mais au fur et à mesure qu’ils montaient,le brouillard, comme une onde inquiétante, glissait sur la mer.


Ernest n’y prêta aucune attention. Arrivé tout en haut, il s’amusait à ramasser une pierre qu’il lançait. Le chien alors fonçait pour la rapporter.


Les nuages avançaient dangereusement. Ils avaient déjà englouti toute la mer et commençaient à avaler les terres.


L’enfant et le chien jouaient, insouciants.


Une bruine diffuse et délicate caressa les joues d’Ernest. C’est à ce moment-là qu’il réalisa qu’il se passait quelque chose. Il regarda derrière lui et constata qu’on ne voyait presque plus rien ! Dans quelques minutes, lui et son chien se retrouveraient dans une purée de pois. Même s’il connaissait l’endroit comme sa poche, il était raisonnable de rentrer.


C’est alors que se passa l’événement qui allait chambouler la vie d’Ernest. Non il ne serait jamais inventeur d’attrapeur de vent mais réparateur de morts…


Voilà ce qui s’est passé :


Merlin et lui avançaient doucement dans le brouillard. Ils étaient presque arrivés à l’escalier, quand Ernest buta sur une pierre. Machinalement, il la ramassa et la jeta.


Malheureusement, le chien prit ce geste pour un jeu. Il se mit à foncer pour ramener la pierre. Ernest eut beau crier de toutes ses forces, hélas le chien, qui n’avait pas vu le bord de la falaise, tomba dans le vide.


Ernest descendit l’escalier quatre à quatre. Son cœur battait à mille à l’heure dans sa poitrine. Il tremblait… Qu’était-il arrivé à Merlin ? Il longea la falaise et découvrit son chien, la tête explosée sur un rocher, les pattes complètement brisées.


D’abord il cria puis le remua violemment pour qu’il se réveille. Mais rien à faire, la pauvre bête ne bougeait plus.


Un vent furieux se leva…

La mer remontait.

Il fallait se dépêcher.


Il tenta de le porter mais il n’avait pas assez de force, il dut abandonner. Les mains recouvertes de sang, Ernest se sentait impuissant.


L’eau se rapprochait. S’il ne voulait pas être emporté, il fallait absolument retourner au plus vite sur la digue. Il y resta jusqu’à ce que la mer recouvre Merlin et l’emporte avec elle.


Il ne sentait plus le froid, ni la bruine, ni rien du tout d’ailleurs… Anesthésié par la douleur, il n’entendait plus le cri des mouettes, ni celui du roulement des vagues.


Le vent semblait souffler des cris effrayants qui lui glaçaient le sang. Il tenta de mettre ses mains sur ses oreilles pour ne plus les entendre mais rien à faire, le vent fou de douleur lui ramenait quand même les hurlements de tous les mourants de la terre.


Tout gela en lui.


Alors c’était ça la mort ? On ne revoyait plus jamais ceux qu’on aimait ? Il comprenait subitement pourquoi sa mère pleurait celle de son frère.


Il rentra à la maison sans chercher à remonter par la glycine. Il pénétra dans la cuisine, le visage blême et le corps tremblant de partout.


Il regarda sa mère et éclata en sanglots. Il pleurait tellement qu’on aurait dit que tous les océans du monde sortaient de ses yeux.


Au bout d’un quart d’heure, il réussit à articuler quelques mots pour expliquer ce qui venait de se produire. Sa mère fit ce qu’elle pouvait pour le consoler. Mais hélas rien n’y fit.


Ernest n’arrivait plus à être gai. Pendant deux jours, il ne mangea pas. Fiévreux, il resta au lit. Il pensait à son chien. La culpabilité le rongeait tellement qu’il avait la sensation qu’un rat le bouffait de l’intérieur.


Le troisième jour, sa mère lui annonça qu’elle allait à l’enterrement de son Oncle. Immédiatement, Ernest imagina l’état du pauvre homme. Il devait être tout cassé comme Merlin.


Il vit alors l’image de sa mère avec l’oncle tout cassé. Non vraiment, il ne pouvait pas la laisser y aller toute seule. Alors il prit son courage à deux mains, se leva, s’habilla et imposa sa présence. Sa mère le regarda dubitative. Finalement, elle accepta.


Pendant toute la route, il imagina l’oncle avec un œil crevé, les cheveux collés pleins de sang comme les poils de Merlin. Il imaginait ses jambes en mille morceaux. Peut-être même qu’il n’en avait plus !


Quand il pénétra dans la pièce où l’oncle reposait, pas moyen de lever le nez. Mais soudain, il entendit sa mère dire doucement : « Qu’il est beau… »


Beau ?

Comment ça, beau ?


Il releva la tête et découvrit alors l’oncle dans son cercueil. Tout autour de lui, il y avait des fleurs de toutes les couleurs et des grosses bougies.


Mais le plus extraordinaire, c’est qu’il avait les joues et les lèvres aussi roses qu’une poupée ! En plus, quelqu’un avait eu la bonne idée de lui mettre un splendide nœud papillon en soie bleue. Dans son costume en laine, Ernest trouva qu’il avait l’air d’un homme d’affaires.


ça alors ! Il avait l’air presque… en vie !


Ce fut comme une révélation. Dans la vie, c’était décidé, Ernest ferait resourire les morts !


Il est d’ailleurs devenu le plus doué des croque-morts. A vingt cinq ans, il a ouvert une chambre funéraire juste en face de l’école primaire de Hauteville sur mer…


Aujourd’hui, on peut lire en grand sur la façade :


« Chez Pétrurier, quand on se fait embaumer, la mort devient un rêve doré ! »


C’est Mortibus, son petit fils, qui l’a fait graver en mémoire de son pépé.


Mortibus…Vous vous souvenez ? C’est celui qui voulait casser la gueule au bon dieu.


Mais il se fait tard, je vous ne raconterai pas cette histoire ce soir… Le mois prochain, promis, je vous raconterai ce qui s’est passé !


Charlie




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