Thérapie initiatique



Pour comprendre le texte :


Le tas de fumier représente les histoires familiales.

Les montres symbolisent les angoisses, les peurs, les terreurs.

Le sage tient le rôle du thérapeute.

Le chemin est le travail psychanalytique.

L’oiseau symbolise l’esprit, l’ouverture, le spirituel dans le sens noble du terme.


Charlie est une rose, née dans un jardin abandonné, sur un tas de fumier.


Et quand on est une toute petite fleur sans tuteur, sans jardinier, vivre et grandir devient une épreuve à part entière. Charlie était si seule qu’elle avait peur de tout. Cependant, comme elle avait une imagination débordante, elle peignait les jours en couleurs arc-en-ciel.


Elle aimait flâner, rêver et écouter les oiseaux chanter mais ce qu’elle préférait, c’était observer les veines transparentes que formaient les gouttes qui roulaient sur la vitre de sa chambre.


Ses journées étaient bien occupées, si bien que, parfois, elle arrivait à oublier les monstres qui la poursuivaient.


Mais à la nuit tombée, dès que le soleil partait se coucher, dans le ventre de Charlie, les créatures de la peur se réveillaient et tout en elle se nouait. Alors, dans le noir de sa chambre, elle se racontait des tas histoires pour ne pas entendre le cri des monstres qui, tels des hyènes affamées, rampaient jusqu’à elle.


Ils étaient aussi nombreux qu’effrayants.


Dans ces conditions, pour dormir, ce n’était pas tous les jours facile. Parfois, les monstres hurlaient si fort qu’elle était obligée de combattre toute la nuit. Le matin, elle se levait complètement épuisée et toujours apeurée.


Les années ont passé. Charlie a grandi et les monstres aussi. Malheureusement, ils n’étaient pas partis. Pire, ils étaient devenus gigantesques et plus féroces encore. Ils la tyrannisaient même en pleine journée.


Charlie a toujours pensé que sa plus grande erreur était d’être née.


Alors un jour, n’en pouvant plus de vivre avec cette peur au ventre, à bout de force, elle décida de mettre fin à ses jours.


C’était décidé, elle irait sauter du haut d’une falaise.


Arrivée sur le lieu, elle se déshabilla. Quitte à mourir, se dit-elle, autant le faire de façon libre. Nue, face à la mer, elle tendit les bras comme un oiseau et, au moment où son corps allait basculer, elle sentit pour la première fois de sa vie une main se poser sur son épaule.


Elle recula, se retourna et découvrit un homme.


Il était à la fois minuscule et immense. D’un ton bienveillant, il lui demanda :


- Regarde de l’autre côté. Tu vois la montagne là-bas ?


- Oui, répondit Charlie.


- Eh bien, c’est un endroit où les monstres n’existent pas. Plutôt que de sauter, je te propose de t’élever. Mais si tu viens avec moi, il faudra respecter ces quelques règles :


- Ne parle jamais si je ne t’y ai pas autorisé.

- Ne mens jamais, surtout à toi-même.

- Tant que tu es à mes côtés, ne quitte jamais le sentier.


Charlie sonda son regard. A l’intérieur de lui, il y avait un roc au cœur tendre. Elle se rhabilla et lui prit la main.


Le sage venait de lui sauver la vie, mais ce que Charlie ne savait pas, c’est qu’il allait tuer toutes les illusions sur lesquelles elle s’était construite... par survie !


Ils commencèrent alors un voyage qui dura plusieurs années...


Au début, Charlie trébucha souvent. Le sage, à chaque fois, l’aidait à se relever. Mais jamais, il ne lui proposait de s’arrêter. Pire que cela, il la fit marcher, marcher, marcher sans jamais lui laisser le temps de se reposer.


C’était terrible car Charlie devait avancer même quand les monstres, la nuit, revenaient la harceler. Elle était fréquemment épuisée. Parfois, elle regrettait de ne pas avoir sauté.


Le sage ne la lâchait cependant jamais. A chaque seconde, il était près d’elle... Même quand il fallait passer des heures à l’écouter pleurer.


Et puis, petit à petit, Charlie prit des forces.


Le sage lui apprit le nom des plantes et leurs vertus. Il lui indiqua les pièges du chemin. Il lui apprit à réfléchir, à trouver le bon sens de la route. Parfois, il lui donnait des trucs pour éviter les charognards.


Quand Charlie observait un oiseau par exemple, il lui expliquait le sens de son vol ou ses habitudes alimentaires.


Au début cela contrariait la jeune femme car elle n’avait jamais imaginé qu’un oiseau pouvait se nourrir de chair vivante. Le sage lui cassait ses rêves et la ramenait régulièrement aux réalités de la vie.


Non les oiseaux n’échangeaient pas entre eux en langage magique et non ils ne vivaient pas éternellement dans un paradis de fleurs. Il fallait bien qu’elle se fasse à l’idée et qu’elle affronte les vérités. En revanche, il lui apprit que l’esprit pouvait voler aussi haut, aussi loin que l’aigle, s’il oubliait les contraintes de la matière. Cela lui ouvrait une vision plus grande de ses capacités.


Quand le sage parlait, Charlie l’observait avec attention. Elle aimait beaucoup ses sourires et s’amusait de ses nombreuses manies. Plus Charlie avançait, plus elle s’attachait et moins ses monstres apparaissaient.


Et une nuit enfin, elle constata qu’ils avaient tous disparus : Elle avait dormi toute une nuit sans entendre un seul cri !


Chose extraordinaire, elle eut un moment de panique terrible : Elle s’inquiéta pour eux ! Oui, elle s’inquiéta du sort de tous les monstres qui l’avaient harcelée, terrifiée pendant toutes ces longues années.


Qu’allaient-ils devenir sans elle ? Il fallait la comprendre, elle était quand même leur nourriture. Comment allaient-ils faire pour vivre sans elle ?


Charlie ce jour-là faillit faire demi-tour.


Fort heureusement, le sage, qui la connaissait bien, sut lui parler. Il lui expliqua qu’elle ne pouvait rien pour eux. S’ils avaient décidé dans leur vie de terroriser les autres, c’était leur choix. Charlie ne leur devait rien. Elle avait suffisamment donné d’elle-même. Elle les avait suffisamment nourris.


Il lui montra alors tout le chemin parcouru et lui dit :


- Regarde derrière toi. Tu veux vraiment faire demi-tour pour aller les rejoindre ? C’est ton droit. Après tout, tu es LIBRE !


Charlie regarda d’où elle venait et vit là-bas, très loin, un ciel tourmenté. Puis elle retourna vers l’homme qui l’avait guidée depuis toutes ces années et plongea son regard dans le sien. Encore une fois, elle vit le roc au cœur tendre. Non, elle ne s’était pas trompée. Elle avait fait le bon choix.


C’est à ce moment-là je crois que Charlie s’aperçut qu’elle était en haut de la montagne.


Le sage avait dit vrai, les monstres ici n’existaient plus. Mais il n’y avait pas que les monstres qui avaient disparu. Autour d’elle, à part le ciel et la neige froide, il n’y avait plus rien. Plus d’oiseaux, plus de fleurs, plus d’arbres... Rien.


Charlie avait fait tout ce chemin pour découvrir qu’en haut tout était vide. Mais le plus terrible, c’est que le sage lui annonça :


- Maintenant, je te quitte. Adieu.


Il avait à peine prononcé ces paroles qu’il avait disparu. Sur le moment, elle éprouva une colère terrible. Comment pouvait-il l’abandonner ainsi, ici ? Et puis, ils avaient partagé tellement de choses ensemble!


N’avait-il pas compris à quel point elle l’aimait ? Pour lui, elle avait quitté tous ses monstres. Ils étaient horribles, c’est vrai, mais au moins ils lui tenaient compagnie.


Charlie, dans l’ambiance feutrée de la neige, se retrouva finalement dans la même situation qu’à sa naissance : seule.


Enfin, c’est ce qu’elle croyait car, en réalité, une graine dans son cœur avait germé...


L’oxygène se fit de plus en plus rare. Transie de froid, elle eut de plus en plus de mal à avancer. Jusqu’au moment où elle tomba d’épuisement et de chagrin.


Toute recroquevillée dans la neige, grelottante, Charlie crut qu’elle allait mourir. Elle ferma les yeux et soudain, dans la nuit noire, elle aperçut le regard bienveillant du sage. Elle entendit sa voix rassurante et, comme une poésie apprise par cœur, elle se remémorera ses paroles.


Mais cette fois, ses paroles prirent véritablement corps en elle. Elle comprit enfin le sens et la portée de tout ce qu'il lui avait enseigné.


En elle, le cœur du sage battait.

Elle alla y puiser toute la force pour se relever.


Étrangement, elle n’avait plus froid. Mieux, elle était devenue neige et vent si bien qu’elle put avancer car elle était devenue un élément.


Un pas après l’autre, avec une certaine facilité, elle redescendit de l’autre coté de la montagne, sans souci.


Elle comprit alors que la destination de cette étrange aventure n’était pas un lieu extérieur mais un univers vaste qui se trouvait en soi même.


Le vrai voyage venait, à cet instant précis, de commencer…


Pour la première fois, son corps, son esprit, son cœur, et son âme marchaient à l’unisson.


Dans sa poitrine, son cœur se mit à battre comme jamais !


Elle était vivante et comptait bien le rester.


A travers l’espace, de toutes ses forces, elle envoya un message au sage. Ce message disait :


Merci d’exister.




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