Suzanne...

Suzanne a avalé un certain nombre d’anxiolytiques ces derniers jours. Elle marche dans les rues de la ville mécaniquement. Elle tourne à droite, à gauche puis avance vers la rue des amants. Enfin, elle arrive place des Ducs de Bourgogne pour son rendez-vous. Sur le toit d'un hôtel particulier, un corbeau l’observe. Le ciel est inquiétant. L’orage ne devrait pas tarder à gronder. Pas de vent, peu de mouvement, On dirait que la vie s'est enfuie. C’est étrange... Pour la première fois en 18 ans, sans vraiment en réaliser la raison, Suzanne passe la porte de ce restaurant avec angoisse. Mais Suzanne est une femme affirmée...Elle n’est pas du genre à se laisser piéger par des mauvaises pensées...plutôt crever que de s’abaisser à pleurer. Et d’ailleurs, pourquoi se mettrait-elle à pleurer ? Si elle est ici, c’est parce qu’elle vient rejoindre son mari. Son mari, cet amant, ce confident, cet homme qu’elle aime tant. D’un air très conventionnel, un serveur à la mine malade l’accompagne à sa table habituelle. En silence elle le suit. Elle le trouve mortellement déprimant. L’orage gronde. Elle commande son premier verre. Assise face à cette chaise vide, elle attend. Par la fenêtre, elle guette. Elle guette sa silhouette. Mais personne... ...Toujours personne. Ses mains s'agitent nerveusement sur la nappe blanche. Sa gorge se noue. Un vide terrible s'est installé dans tout son être. Et s'il ne venait pas ? Impossible, Pierre n'a jamais raté un seul rendez-vous. Surtout un anniversaire de mariage ! Les larmes lui montent aux yeux. Elles les essuient rageusement et se maîtrise. La place des Ducs de Bourgogne est toujours aussi oppressante. Même la mairie, grande dame qui domine dans le fond, donne l'impression d'étouffer.. C'est ici qu' ils se sont dit "oui". Suzanne porte le verre à ses lèvres tremblantes et oublie. Elle boit encore et encore... Elle patiente puis commande son deuxième verre de vin. Pluie battante, rafales de vent et coups de tonnerre. L’orage fait rage. Les murs tremblent. Un regard rapide sur sa montre : 15 minutes!... 15 minutes... Mais que fait-il ? Il n’a jamais eu une seule minute de retard. Alors elle s’invente des tas d’histoires bizarres et commande son troisième verre de vin. Vin rouge, Rouge sang, Sentiments. Effluves d’alcool, son esprit s’envole... Elle sursaute : Enfin il est là ! Pierre la regarde mais il ne parle pas. Délicatement il lui caresse la main, puis dépose un baiser sucré au creux de son poignet. Elle est un peu gênée, il y a des tas gens dans ce restaurant. Il a raison : on s’en moque ! Après tant d’années à s’aimer, on se fout du monde, on se fout du temps, on se fout des gens ! Il lui suffit d’attraper son regard pour sentir sa main descendre le long de ses reins. Il lui suffit de respirer son odeur pour sentir la chaleur de sa peau. Jamais, jamais, elle n’aurait cru pouvoir l’aimer autant... après tant d’années. Et pourtant, la vie n’a pas toujours été simple... - Tu te souviens ? Il acquiesce de la tête. - « Garçon », hurle Suzanne dans le restaurant, «  deux verres de vin ! » - Mon cancer, la perte de ton emploi...Mais souviens- toi... on a toujours été là l’un pour l’autre, à s’aider, à s’épauler, à s’aimer. Même nos silences parlaient... comme aujourd’hui où tu ne dis pas un mot. Silence - Ce qui m’arrive ? Mais enfin Pierre, je réalise ! Je réalise que chaque jour que je passe près de toi mon amour est un cadeau et que... Une jeune femme, complétement trempée, l’interrompt brutalement: - Maman !... - Pauline ? Mais que fais-tu là ? - Maman, tout le monde t’attend. - Ma chérie, je viendrai plus tard. Ton père et moi avons à parler. - Maman, regarde devant toi : il n’y a personne. Il n’est plus là. Suzanne est troublée, son mari, son amant, son confident, cet homme quel aime tant, s’en est allé...Mais où ? - Maman, c’est l’heure. - L’heure de quoi ? De l’horreur, pense Suzanne soudainement. - De l’enterrement maman...


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