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Mauvais rêve

Je passe l’essentiel de mon temps allongée sur un cumulonimbus. Il n’y pas grand-chose à faire, à part fredonner et regarder les oiseaux voler. De temps en temps tout de même, quand l’un d’eux se pose sur mon épaule, je lui pique une plume. Je la plonge alors délicatement dans mon nuage et à l’encre aérienne, j’écris des mots vaporeux sur un fond de ciel bleu. Malheureusement, ils se dissipent assez vite...Et je suis obligée de recommencer.


Vous vous demandez comment je suis arrivée ici ? Je vais vous raconter :


Tout a commencé quand j’avais les pieds sur terre. A l’époque, j’habitais à côté de la plage de Malo & Bray-Dune. Je me souviens très bien de ce jour-là : Il faisait encore nuit quand une voix venant de la plage m’a appelée. Je ne sais pas pourquoi j’y suis allée... Sans doute parce que le temps était à la pluie et que c’était une merveilleuse occasion de sortir mon joli parapluie.


Vous me croyez ?

Non ?

Vous avez raison ! Et je vais sans tarder vous dire la vérité :


La vérité est que je suis sortie parce que je suis fascinée par la beauté. Quand le ciel est troublé, la mer ne perd jamais de sa superbe. Comme les larmes font briller les yeux d’une femme, les sombres nuages qui glissent au dessus des flots donnent à cette étendue d’eau un air tragi-romantique qui met en valeur sa robe et ses couleurs.


La seule raison donc qui m’ait fait quitter mon lit douillet, c’est l’envie d’assouvir un désir, celui de me faire plaisir.


Arrivée sur place, la nuit était enfin au lit et je pus sans souci emprunter le chemin de l’oubli. C’est un sentier étrange, bordé d’oyats et de squelettes de mouettes qui, au passage des passants, se mettaient à chanter des comptines pour enfants.


J’ouvris mon pépin pour me protéger du crachin. La tête haute, les narines en éveil, je marchais bon train.


Arrivée enfin sur la plage, je regardai le rivage. La mer était agitée mais n’avait pas l’air perturbée par ma présence. Par courtoisie, je lui envoyai un baiser.


Puis je criai « en avant moussaillon » ! Je respirai à plein poumon et cheveux au vent, je la longeai fougueusement. J’avais la délicieuse sensation de dévorer la vie comme jamais !


Mais...


...Mais il y a toujours un mais quand on croque si joyeusement le temps !...


Mordre la vie à pleines dents, c’est oublier qu’être vivant c’est perdre sa vie à chaque instant. Cette douloureuse vérité n’allait pas tarder à se rappeler à mon bon souvenir.


Je m’étais arrêtée un instant de marcher pour goûter la pluie. La bouche grande ouverte, les yeux fermés, j’étanchais ma soif de vivre en dégustant chaque goutte fraîche qui s’écrasait sur ma langue. J’exultais quand, soudain, un étrange bruit vint perturber cet instant délicieux.


Dans le vent hurlant, un bruit de tambours ressemblant aux battements d’un cœur en souffrance se fit entendre.


Sous mes pieds, à chaque coup, je sentis le sol sursauter. Sur le sable mouillé, partant de là précisément où j’étais, je vis apparaître de longues veines courant jusqu’à la mer. D'elles jaillissait une intense lumière.


Il m’était impossible de bouger.

J’étais à la fois fascinée et terrifiée.

Je sentais que quelque chose d’effroyable était sur le point d'arriver.


Et toujours, toujours, ces tambours qui frappaient.

Je frémissais.


Brusquement, la mer se mit à reculer. On aurait dit qu’elle prenait son élan pour se jeter sur moi et m’avaler toute entière, mais non. En réalité, elle s’apprêtait à dégueuler toute la misère du monde...


Je la vis changer de forme et de couleur. De bleu foncé, elle était devenue noir de jais et, entre les vagues, de petits scintillements rouge-sang apparaissaient de temps en temps. Elle poussa un hurlement terrifiant et, dans un effort démesuré, s’éleva dans les cieux. Jamais je n'avais vu de vague aussi haute, aussi gigantesque. Menaçante, la mer s'ouvrit en deux, formant ainsi des ailes qui me faisaient penser à celles des albatros. Enfin de sa gueule rugissante, elle rejeta des vaisseaux dorés en forme de sphères, portant ici et là des petits cratères d’où s’échappaient des mots en larmes. Ils mesuraient au moins vingt mètres de haut. Sur les côtés de ces étranges engins, il y avait des hublots ouverts d’où sortait le vacarme des tambours qui, au fur et à mesure qu’ils avançaient, s’amplifiait.


Derrière, le sable se soulevait et formait des nuages qui laissaient apparaître d'abominables têtes de mort qui ensuite s'évaporaient comme de la fumée.


Plus ces engins terribles approchaient et plus je comprenais ce qu’ils étaient. Ils étaient aussi vieux que l’humanité. Leurs carcasses étaient faites de cellules humaines et de neurones qui envoyaient des impulsions électriques pour faire avancer ces paquebots de malheurs.


Mais le pire, c'est qu'à l’intérieur, il y avait les âmes des milliards d’êtres humains qui avaient souffert, enduré, pleuré. Tous leurs maux avaient été séquestrés.


Impossible de crier, ma gorge était complétement nouée.

Et toujours, les tambours frappaient, frappaient, frappaient...

Tout mon être tremblait.


Des larmes salées coulèrent sur mes joues et non nez.

Dans ma poitrine, mon cœur, otage du malheur, se mit à battre à la mesure de cette tragique musique.


Prise de panique, je voulus m’enfuir mais hélas, mon corps s’était enfoncé dans le sable et il m’était impossible de remuer.

Doucement, je sombrais et bientôt, moi aussi, j’allais finir par me faire engloutir.

La misère du monde allait me manger et me digérer.


Mon destin était presque scellé.


J’ai fermé les yeux et je crois que c’est à cet instant-là que je m’en suis remise à Dieu.

J’ai senti alors quelque chose se poser sur mon épaule. C’était une colombe au plumage argenté. Elle s’est envolée dans le ciel tourmenté et, sur son passage, les nuages, je vous jure que c’est vrai, se sont écartés !


Le soleil, solide et fier, s’est montré et c’est comme ça que j’ai été sauvée. Il m’a lancé des lianes de rayons cuivrés et je suis montée là-haut me reposer.


Combien de temps vais-je restée couchée ? Je n’en sais rien... En attendant, j’écris des mots légers dans l’espoir d’apaiser les âmes blessées.


Et peut-être que les tambours cesseront un jour de frapper.



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