Ma femme, je la hais !

Journal d’un homme malheureux qui vient de finir sa première bouteille de vin.

Ma femme...

Ma femme, je la hais !

Tous les week-ends, elle traîne sur le canapé et elle regarde des séries télévisées. C’est une sorte de grosse vache aux seins flasques qui passe l’essentiel de son temps à pestiférer.

Je ne peux plus la blairer.

Je ne peux plus l’encadrer.

Vraiment, je la hais !

Depuis combien de temps ?

Je ne sais pas. C’est arrivé doucement. D’ailleurs, je ne me souviens même plus en quelle année nous nous sommes mariés. La seule chose dont je suis sûr, c’est que ça fait trop longtemps que je supporte cette frustrée.

Si on l’interrogeait, je suis sûr qu’elle saurait répondre à cette épineuse question ! Tous les ans, à la date de notre anniversaire de mariage, elle arrive triomphante au petit déjeuner en me lançant sur un air de défi :

- Tu sais quel jour on est ? Un peu blasé, je souris malgré tout. Et d’une voix mécanique, je m’entends lui répondre :

- Bien sûr ma chérie !

En fait son « Tu sais quel jour on est ? » signifie que je dois passer au minimum chez le fleuriste dans la journée. Si c’est un anniversaire avec un zéro derrière, faut rajouter un resto plus un cadeau !... Pas besoin qu’il soit gros, il suffit qu’il soit cher pour lui plaire.

L’année passée par exemple, c’était un anniversaire sans zéro derrière, je m’en suis sorti avec un bouquet de roses parce qu’il paraît que c’est ce qui se fait !

Lorsque j’ai vu le bouquet composé, j’avoue avoir eu quelques mauvaises intentions. Je me suis dit que je pourrais couper les fleurs et ne lui offrir que les tiges et les épines. Rien que d’imaginer la douleur aiguë qu’elle aurait ressenti, j’ai vécu quelques secondes de pur bonheur.

Mais je suis un homme marié bien élevé, alors j’ai chassé cette idée. J’ai payé le bouquet et je l’ai offert à cette tarée qui l’a d’ailleurs à peine regardé! Il est resté à souffrir pendant une heure, sans eau, sur la table de la salle à manger. La vérité ? C’est qu’elle n’en avait rien à faire de ce bouquet ! Mais je n’ose imaginer sa réaction si je ne l’avais pas rapporté.

Vraiment, cette femme, je la hais.

Pourtant, je ne suis pas un goujat ! Moi, ce que j’aurais aimé, c’était l’allonger dans les blés entre les coquelicots et les bleuets ! Nous aurions fait l’amour comme au temps des amours de printemps... Puis, exténués par nos ébats, nous aurions regardé, main dans la main, les nuages glisser.

Mais non, avec elle, ça c’est impossible ! Avec le temps, le cul de madame est devenu fragile et son cœur insensible s’est asséché comme son vagin de ménopausée. Elle préfère sa chambre à coucher au vent léger d’un soir d’été. Et encore, ça, c’est quand elle m’autorise à la toucher !

Je la hais !


D’ailleurs à bien y réfléchir, je crois que je l’ai toujours détestée. J’ai épousé une fille rangée pour rassurer mes parents. Et elle ?... Elle, elle m’a choisi car à époque j’étais la caricature même du garçon ambitieux qui voulait gagner de l’argent.

Quand je l’ai rencontrée, je venais de me faire larguer par une fille que j’adorais. Elle s’appelait Alice !

Alice...

Elle, je l'aimais!

Alice était fougueuse, joyeuse et délurée. Avec elle, jamais je ne m’ennuyais ! Elle voulait vivre dans le Lubéron. A ses côtés, je riais, je vibrais, je rêvais. Mais voilà, ma mère ne la supportait pas et mon père me disait qu’avec une fille comme ça, je ne n'avancerais pas!

Le pauvre idiot que j’étais n’a pas su la garder... Et un jour, elle s’en est allée.

Quelques semaines après, Charlotte, carré court, scout de France au sourire juvénile, m’a souri. Ça a suffi pour que je lui dise oui ! Nous nous sommes mariés... Elle a voulu des enfants. Je lui en ai fait un, puis deux, puis trois !

J’ai eu une promotion, nous avons acheté direct un grand pavillon sans charme dans un quartier prisé. Nous avons eu un parcours très « cliché » ... Quand je pense que j’avais rêvé d’une vie déjantée !

Bref...

J’ai continué mon ascension et j’ai travaillé, travaillé, pendant que Charlotte, mère au foyer, prenait le thé tous les après-midis avec ses copines. Le soir, quand je rentrais épuisé, elle se plaignait qu’elle s’ennuyait. Alors j’ai invité des amis. Tous les week-ends, nous faisions la fête !

Ce qui était bien avec les copains, c’est que pendant qu’ils étaient là, elle et moi, nous ne nous parlions pas ! Les femmes restaient entre elles à préparer les salades, et nous, les hommes, un verre de blanc à la main, nous étions autour du barbecue à commenter les derniers matchs de foot...

Petit intermède : l’homme malheureux que je suis ouvre sa deuxième bouteille... Santé !

Parfois, dans tout ce brouhaha qui finalement me fatiguait plus qu’il ne m’amusait, il me semblait entendre les rires de mon Alice. Mes souvenirs remontaient à la surface, mon cœur se réveillait, ma gorge se serrait et je pensais : « Mon dieu que je l’aimais ! »

Celle que je détestais me ramenait alors à la raison en me criant de l’autre bout de la maison qu’il fallait que je vienne chercher le saucisson !

Le temps a passé.

Les amis ont déménagé.

Les enfants ont grandi.

Nous avons vieilli.

Ainsi va la vie.

Mais à ce stade, je crois qu’il me faut affronter la vérité. Je crois savoir pourquoi je la hais... Il s’est produit il y a quelques jours un événement que je ne suis pas près d’oublier.

Nous étions à l’étage et elle me faisait un énième reproche. Je ne sais pas pourquoi, je lui ai dit :

- En fait, tu ne m’aimes pas ?

Elle m’a alors regardé avec tel mépris que je me suis un peu reculé. J’ai cru un instant qu’elle allait me pousser dans l’escalier. Voici ce qu’elle m’a répondu :

- Mais mon pauvre vieux, regarde-toi ! Tu es pathétique ! Tu penses avoir une aura parce que tu as réussi dans la vie et que tu roules dans ta grosse bagnole ? Je vais te dire comme je te vois : Tu n’es resté qu’un minable adolescent qui ne peut même plus bander. Tu n’as jamais su prendre tes responsabilités. Tu es moche et boursouflé ! Tu as raison, je ne t’aime pas. Je ne t’aime pas parce que tu n’as jamais été là quand j’avais besoin de toi ! Tu ne m’as jamais écouté quand je pleurais. Tu m’as toujours pris pour une femme que je ne suis pas. Tu m’as catalogué, rangé dans un rôle d’épouse au foyer que je détestais. Je te le dis : Tout ça c’est fini. Je me barre, je me casse, je me tire loin de toi ! J’ai trouvé quelqu’un ! Il est drôle, attentionné et fait même du vélo ! Tu diras aux enfants ce que tu voudras, je m’en moque ! Je reprends ma liberté.

Elle a fait ses valises et je l’ai regardée s’en aller...

Aujourd’hui je suis seul comme un con dans cette grande maison et, pour la première fois, je commence à saisir le fond de ma haine.

Je haïssais cette femme car elle était devenue mon reflet. Jusqu’à ce qu’elle me balance mes quatre vérités, je n’avais pas réalisé que moi aussi je m’étais laisser aller. En la regardant changer, vieillir, c’est moi qu’inconsciemment je regardais.

J’ai passé ma vie à mentir pour sauver les apparences. J’ai trouvé mille excuses pour ne pas m’en aller. J’ai pensé aux enfants, à la famille, à notre place dans la société. Je me suis accroché à ces prétextes comme une moule à son rocher. En fait, tout ça, c’était pour cacher ma lâcheté.

Oui ma lâcheté car il en faut du courage pour dire à celui ou celle avec qui on s’est marié : « Je veux te quitter. »

Fin du journal!

L’homme malheureux va se coucher. Sa tête commence sérieusement à tourner.

93 vues8 commentaires

Posts récents

Voir tout

IVG