Confession intime à ma vache

Dernière mise à jour : 27 févr. 2021

Le soleil finissait d’achever tranquillement sa course dans le ciel orangé. Il n’allait pas tarder à se coucher dans les blés qui, à cette époque de l’année, avaient pris cette belle couleur dorée que tout le monde connaît. Cachés dans les fourrés, quelques oiseaux forniquaient encore ici et là et les grillons grillaient sur des brins d’herbes desséchés.

Au milieu de cette ambiance érotico-bucolique, un homme qui n’avait pas soulevé un jupon depuis des années, contemplait cette nature qu’il aimant tant.

Il s’était assis sur une souche d’arbre, en dessous d’un marronnier centenaire.

Léonard était heureux tout simplement.

De temps de temps, il bougeait pour soulever une fesse et laisser échapper, avec une satisfaction quasi extatique, un pet long et sonore.

Pour son repas, il avait apporté avec lui quelques fruits et un litre et demi d’eau de vie. Paraît qu’il n’y avait rien de mieux pour repousser la mort. Et comme ces derniers temps, il l’avait sentie rôder d’un peu trop près, il jugea bon d’en avaler encore une gorgée. L’alcool lui brûla direct le gosier. Il grimaça, sua, ôta sa casquette pour s’essuyer le front puis la replaça de travers.

Il avait mal un peu partout. Faut dire qu’il était vieux et fatigué. Il respira un grand coup. Ça sentait l’herbe chaude. Il remonta subitement soixante-dix ans en arrière.

Ce qui est terrible avec les odeurs, c’est qu’elles ramènent avec elles ce sentiment douloureux qu’on appelle mélancolie.

Les images du passé apparurent donc les unes après les autres dans son cerveau comme des diapos dans une visionneuse.

Il se revit gamin courant dans les prés. Ce souvenir le perturba. Il reprit une gorgée croyant ainsi noyer sa mémoire dans l’oubli. Hélas, l’alcool ne fit qu’empirer les choses. Les images revinrent au galop :

Il entendit les cris des copains à la sortie de l’école, la cloche du village. Il repensa à son maître d’école qui ressemblait à Napoléon, à la pêche à la mouche et à la fois où il était tombé dans l’étang. Vin-di-diou ! Qu’est-ce qu’elle lui avait mis la mé ! Aaaah la mé…

Qu’est-ce qu’il aimerait l’entendre gueuler encore une fois, sa mé. Rien qu’une fois. Mais elle était au cimetière depuis longtemps…Quand il pensait à elle, il n’avait plus quatre-vingt-trois ans mais dix !

Son cœur se mit alors à battre très fort dans sa poitrine, ses yeux bleus délavés commencèrent à briller et ses mains à trembler. Bon dieu qu’il l’aimait, sa mé !

Alors comme dans une émission de Mireille Dumas, le vieux bougre se laissa aller à quelques confessions à sa vache.

La confidente, dans sa robe couleur café-crème, était belle et grasse. Ses grands yeux, habillés de long cils, dégageaient une gentillesse infinie. Autour de son cou, Léonard avait mis un splendide collier de cuir sur lequel il avait accroché une lourde cloche. Marcelle, docile et fidèle, recueillit la confession sans meugler :

J’aime bien m’assoir à côté de toi Marcelle. T’es pas très causante mais t’as l’oreille attentive.

T’es la seule femelle avec qui je peux boire un coup de gnôle sans m’faire engueuler. En plus, t’as d’beaux yeux et un vrai beau gros cul ! Je comprends que tu fasses de l’effet au taureau du Pé André. Moi, quand je vois tes fesses, elles me font penser à celles de la Joséphine. Non- di-diou ! Elle en avait des belles celle-là !

Tu sais ma Marcelle, je n’ai jamais eu de chance avec les femmes ! Pourtant c’est pas faute de les avoir aimées.

La première femme de ma vie, c’était ma mé...Rien que d’y penser, j’en ai encore une larme qui me monte al n'œil ! Si tu savais…Elle a mal fini la pauvre mé. Marie-Marguerite qu’elle s’appelait ! Sacrée bonne femme…

Je me souviens : Elle gueulait tellement fort que j’arrivais même à l’entendre de l’autre bout de l’étable. Tu te rends compte Marcelle, jusqu’à l’autre bout de l’étable ? Ça doit ben faire cinq cents mètres.

Elle avait de la voix, la mé !

D’ailleurs quand je l’entendais s’égosiller comme ça, j’me grouillais car sinon c’était la raclée. Et vas-y qu’elle me foutait sur la gueule. Mais bon, faut dire la vérité, souvent j’l’avais bien mérité. Et puis t’sais, moué, j’avais jamais de baiser ! Alors quand elle me frappait, tu comprends, j’étais pas si mécontent. C’était sa façon à elle de me dire qu’elle m’aimait.

La vache regarda Léonard avec un air dubitatif. Le pauvre bougre interpréta direct :

Pourquoi tu me regardes comme ça ? Tu ne me crois pas ? On a bien le droit d’rêver, non ?

Ma mé, c’était une coriace !

Mais attention ! C’était une femme bien : elle était croyante ! Elle aimait tellement le bon dieu qu’elle allait tous les jours à la messe du curé. Elle faisait dix bornes tous les matins pour écouter l’angélus. Il fallait la voir partir le mollet raide de bon matin, pour aller écouter l’curé. Pour sûr, elle avait la santé ma mé, pas comme moué. Moué, je suis toujours crevé !

Faut dire ma Marcelle que tu me fais souvent courir…C’est pas la peine de me regarder de travers, je ne te fais pas de reproche mais reconnais tout de même que c’est fatiguant. Tu veux boire un coup de gnôle avec moi ? Non ? Tant pis, je boirai pour deux.

C’était une sainte femme ma mé !

J’vas te dire un secret : Y paraît qu’elle n’avait jamais forniqué ! Comme la sainte Vierge ! Ouais ! Il paraît qu’elle m’a eu simplement en regardant le pé un soir d’été. Et hop, en cloque ! J’sais pas trop si c’est vrai…

De toute façon, c’était une sainte femme. Elle est même morte dans la maison du bon dieu. Sacré histoire… J’aime pas trop en parler mais à toi, je peux bien le dire !

Je me souviens, c’était juste deux jours après la Saint Jean...

Elle était avec Bernadette. Une belle bête ! On l’avait exposée à la fête ! J’adorais y aller car ça sentait bon le fumier. Maintenant on ne sent plus jamais ça. Les pauvres bêtes y bouffent que d’la merde.

Tiens, j’vas boire encore un p’tit coup pour le souvenir...Tu vois Marcelle, tu me fais causer et je perds le fil de mes idées. Bon, revenons à la mé !

Donc elle était dans le pré entrain de donner à manger à Bernadette quand elle a vu le taureau monter une belle charolaise qu’on avait depuis quinze jours.

La mé, elle avait l’habitude des choses de la nature, mais ce jour-là, il faisait chaud. Je ne sais pas qui s’est passé mais ça lui est monté au ciboulot ! … C’est gênant Marcelle d’avouer ça, mais ma mé, ça l’a excité. Même à toi, j’ose pas trop te dire ce qu’elle a fait.

Bref, si tu veux ben, on va passer…

Elle est rentrée à la ferme les jambes arquées. On lui a filé un coup de gnôle pour la requinquer. Quand elle a repris ses esprits, ni une, ni deux, elle a filé voir le curé pour se confesser.

Mais voilà que les choses ont mal tourné. L’curé l’avait d’autres projets. Il lui a dit de dégager. Alors elle s’est jetée à ses pieds et le curé a trébuché sur le bénitier. Et v’la ti pas que ça lui est tombé sur le nez !

Et paf, écrabouillée la mé.

J’te dis pas ! Qu’est-ce j’ai pleuré !

Remarque, ajouta Léonard plein de bon sens, avec toute l’eau bénite qu’elle a reçu à ce moment-là, elle a été lavée de tous ses péchés… Tout compte fait…C’était pas une si mauvaise idée d’aller se confesser…

Bon Marcelle, faut pas se laisser aller. La mé, elle est morte et enterrée ! Toi et moi, on va aller se coucher.

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