Bernie

Jamais je n’aurais cru devenir une étoile et pourtant ! Je me souviens du jour où tout a commencé.


Ce jour-là, j’étais comme le ciel, je pleurais des larmes d’ennuis.


Tandis que mes yeux observaient les gouttes glisser sur le verre froid de la fenêtre de ma chambre, des perles d’eau salée dévalaient le long de mes joues fanées.


Pendant que les autres peignaient leur vie en couleurs, moi je remplissais la mienne de mots incolores.


Cette morosité ambiante avait même gommé les nuances... Le gris était vraiment gris et, pire que tout, le plat était vraiment plat. J’avais l’impression de marcher sur l’asphalte d’un interminable désert.


Année après année, j’avais bâti ma prison. Au fur et à mesure que j’avais monté les murs de cette forteresse de tristesse, j’avais chassé toute passion, toute émotion. J’avais, de la raison, fait la maîtresse de cette prison.


Dans ce ballet mortel, je regardais habitudes et rituels danser d’un pas indolent.


Pendant que je perdais mon temps, il y en avait une qui se régalait de me voir ainsi désœuvrée. C’était ma pendule.


Aujourd’hui que je suis une étoile, je peux l’avouer : Elle, je la haïssais !


Si j’avais eu le choix, je vous jure que jamais elle ne serait rentrée chez moi ! Mais que voulez-vous, elle m’avait été offerte le jour de mon mariage par mes parents. C’est une tradition dans la famille : On offre à ses enfants le temps qui passe. C’est dur mais c’est comme ça !


J’ai bien essayé de l’enfermer dans un coffre mais elle s’est mise à sonner sans arrêt. Au bout d’une heure, mes tympans souffraient tellement que je l’ai sortie violemment et que je l’ai replacée sur mon horrible buffet.


Elle déblatérait à nouveau et moi, je la regardais, désespérée ! D’ailleurs, vous savez quoi ? Elle était si heureuse du mauvais tour qu’elle m’avait joué qu’elle s’est mise à carillonner.


Dans la musique du carillon, j’ai perçu une petite chanson qui disait : « Vois le temps qui passe et que tu ne rattraperas plus. Le ressens-tu ? Les secondes de ce mortel ennui te feront sombrer à jamais dans la nuit » C’était insupportable mais j’acceptais, résignée.


Et puis un jour, tout a changé !


C’était ce fameux jour de pluie où je mourais d’ennui... Soudain, la fenêtre s’est grand ouverte et un vent de folie s’est engouffré dans mon lit !


J’ai vu mon drap se soulever et danser devant moi ! Il s’agitait dans tous les sens ! Au début, j’ai trouvé ça amusant mais, rapidement, c’est devenu très agaçant.


Alors j’ai tenté de l’attraper... Je courais dans un sens mais il repartait dans l’autre.


Visiblement, le vent qui était sous ce drap avait envie de jouer... J’ai donc feinté !


Je me suis assise sur le bord du lit et, l’air de rien, j’ai siffloté...

Surpris, le drap s’est planté tout droit comme un piquet devant moi! Ni une, ni deux, j’ai tendu les bras, je l’ai saisi et tiré d’un grand coup !


Et un homme est apparu.


C’était le vent qui, par un procédé magique, avait pris vie.


Il m’a dit qu’il s’appelait Bernie !


Bernie avait l’air un petit peu vieux et un petit peu surpris.

Remarquez, je l’étais moi aussi !


J’en avais vu des choses dans ma vie mais un homme aux cheveux d’argent qui apparaissait après un coup de vent, ça jamais!


Bernie n’était pas très grand... Mais il était imposant. Il se dégageait de lui une force douce et tranquille.


Il avait les yeux bleus et d’épais sourcils broussailleux

Le visage taillé au couteau, il était beau.


Intimidée, je lui ai demandé :


- Pourquoi vous êtes là ?


- Parce que tu m’as appelé !


- Jamais !


- Charly, hier soir, dans la nuit noire, n’as-tu pas prié pour qu’un vent frais vienne chasser la monotonie de ta vie ?


- Euh oui... Mais j’étais loin d’imaginer que j’étais écouté.


- Charly, si tu ne veux pas finir comme un poisson dans un bocal, tu dois suivre le chemin des étoiles.


- Je veux bien mais il est où ?


C’est alors que Bernie a fait une chose étrange. Il s’est assis près de moi sur le bord du lit, a posé une main sur mon sein blanc et, tout en me le caressant délicatement, il m’a murmuré dans le creux de l’oreille des mots si sucrés que je les ai tous avalés.


Dans ma bouche, ça pétillait comme des bulles de champagne.


Plus il me parlait, plus il me caressait, plus le feu que j’avais tenté d’éteindre depuis toutes ces années se réveillait.


Je ne sais pas combien de temps cela a duré...

Une seconde ?

Une éternité ?


Tout ce que je sais, c’est qu’à l’intérieur de mes mains, ça brûlait. Je les ai regardées. Dedans, des flammes dansaient.


Bernie s’est reculé et, comme un magicien aurait sorti un lapin de son chapeau, il a fait apparaître, sous mes yeux émerveillés, un gigantesque cigare qu’il a allumé le plus normalement du monde au creux de mes mains.


J’étais épatée.


Ensuite, il me l’a glissé entre mes lèvres gourmandes et j’ai tiré d’énormes bouffées qui m’ont fait énormément tousser.


En deux temps trois mouvements, ma chambre était plongée dans un épais brouillard de fumée.


Bernie s’est levé et a ouvert la fenêtre. Il a soufflé très fort sur la fumée qui, disciplinée, s’est mise à former un escalier montant vers le ciel.


Comme un prétendant au bal des débutantes, mon nouvel ami m’a tendu la main et m’a guidé jusqu’à la première marche. Puis il m’a dit :


- Charly, il est temps de monter au septième ciel... Quand tu y seras, je serai peut-être là. On verra...


Je lui ai répondu :


- Tu ne viens pas avec moi?


- Non. Je pars ailleurs...


- Où ?


- Je vais mourir.


- Mourir ?


Mes jambes se sont mises à flageoler. Mon cœur à battre très fort dans ma poitrine... Je ne pouvais pas laisser ainsi mon meilleur ami ! C’était tout simplement impossible.


Il a eut alors cette phrase magique qui a raisonné en moi comme une évidence : « Charly, rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. Pour moi, comme pour toi.»


J’ai compris alors que, finalement, on passait sa vie à mourir. A quitter un état pour en trouver un autre.


Alors que mon ami mourait dans la nuit de ma chambre, je suivis son conseil. J’entrepris l’escalade vers le ciel.


Plus je montais, plus mon esprit s’envolait dans les vapeurs du plaisir...


Je ressentais chaque élément dans chaque pore de ma peau.


Mes sens étaient en éveil et ils se développaient à une vitesse surprenante.


Mon corps entier vibrait à chaque fois que le vent me caressait. .


Ce que je voyais à chaque marche gravie était tellement beau, tellement puissant, que je n’avais qu’une envie : Aller toujours plus haut.


Quand je suis arrivée près du soleil, j’étais enfin au septième ciel. Là, une énergie puissante a jailli de mon corps tout entier.


J’explosais de plaisir !

J’exultais !


Plus de haut, plus de bas.

J’étais le vide, j’étais le tout !

Je brûlais de mille feux.

J’irradiais d’un plaisir fabuleux.


A ma grande surprise, je découvrais que je n’étais plus un corps fait de chair et d’os mais un gigantesque cœur incandescent qui irradiait d’une lumière si éclatante qu’elle fusait jusqu’au fin fond de l’espace.


C’est à ce moment-là, je crois, que j’ai entendu à nouveau sa voix...


« De ton corps, tu es libérée. Étoile maintenant tu es. »


J’étais rassurée, Bernie ne me quitterait jamais.


Voilà cher lecteur, vous savez tout...


Si vous aussi, vous avez le désir de rejoindre la voie lactée, maintenant vous connaissez le secret : Il suffit de vous détacher de votre être incarné et votre esprit sera libéré!


Et à vous la liberté !




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